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Le langage des ombres : même les objets que vous n’avez pas conçus parlent
5 seuils entre les cultures

Le langage des ombres : même les objets que vous n’avez pas conçus parlent

L’architecture est depuis longtemps définie par le jeu habile de la lumière, mais qu’en est-il de son partenaire silencieux, l’ombre ? Des recoins sombres des temples antiques aux façades illuminées au laser des villes modernes, les ombres, qu’elles soient conçues par des architectes ou non, se forment en permanence et façonnent notre environnement bâti. En fait, ce que nous n’avons pas conçu – les ombres créées par les formes, les espaces sombres entre les lumières – peut en dire long. Les ombres déterminent notre perception de l’espace, influencent nos émotions et nos comportements, et nous amènent même à faire des déductions éthiques sur ceux qui profitent de la lumière ou ceux qui pourrissent dans l’obscurité. Pour découvrir ce langage secret, nous abordons cinq questions thématiques et examinons comment les ombres sont devenues un matériau architectural muet, quels messages sociaux et psychologiques se cachent dans les espaces non éclairés, comment les ombres marquent la mémoire et l’atmosphère, les choix éthiques qui sous-tendent la conception (ou le refus de concevoir) des ombres, et comment le fait d’embrasser les ombres peut ouvrir un nouveau dialogue sur la durabilité. Au cours de ce processus, nous voyons que les ombres ne sont pas seulement l’absence de lumière, mais une entité à part entière. Au final, il apparaît que l’ombre est une couche indispensable et active du récit architectural.

En architecture, les éléments qui ne figurent pas dans votre conception ont également leur importance. Dans les sections suivantes, nous décryptons le langage des ombres, qui est un langage esthétique, social, psychologique, éthique et écologique. Ce faisant, nous appelons à une utilisation plus consciente de la lumière et des ombres dans la conception. Après tout, comme le dit Tanizaki, « sans ombre, il n’y aurait pas de beauté » (Tanizaki, 1977). Entrons dans la pénombre et écoutons.

1. Comment les ombres deviennent-elles un matériau architectural muet ?

La lumière inonde l’église de la Lumière de Tadao Ando à Osaka. Les murs en béton sont percés de découpes en forme de croix, laissant ainsi une lumière vive pénétrer dans la chapelle sombre. L’interaction entre la lumière et l’obscurité est intentionnelle : Ando utilise l’ombre comme un matériau pour façonner l’expérience spirituelle.

Les ombres ne sont pas seulement l’absence de lumière ; elles jouent un rôle architectural. Lorsqu’ils conçoivent des bâtiments, les architectes se concentrent généralement sur les matériaux solides et la lumière, mais les ombres qui se forment à l’intérieur et autour de ces éléments ont une influence profonde sur la forme et la perception. Comme l’a si bien dit Louis Kahn, « Tous les matériaux de la nature… sont constitués de lumière dépensée, et cette masse froissée appelée matériau crée une ombre, et l’ombre appartient à la lumière ». Pour Kahn, le but premier du matériau est de créer de l’ombre, ce qui implique que l’ombre est une partie intégrante de l’architecture au même titre que le béton ou l’acier (Kahn, 1969). La lumière, « source de toute existence », révèle sa forme à travers les ombres. En d’autres termes, un mur, une colonne ou un toit ne deviennent vraiment lisibles et beaux que grâce aux ombres qu’ils créent. Comme l’a souligné un universitaire, « l’ombre complète la composition architecturale, elle agit comme un élément contrasté qui ajoute de la profondeur, de la texture et du contraste ». Loin d’être un simple sous-produit, l’ombre peut être un élément délibérément conçu, un matériau « muet » utilisé par les architectes pour ajouter du rythme et de la richesse à un espace.

Tout au long de l’histoire, les maîtres architectes l’ont compris. Par exemple, l’architecture traditionnelle japonaise s’est parfaitement adaptée aux effets d’ombres subtiles. Dans son ouvrage intitulé Éloge de l’ombre, Jun’ichirō Tanizaki admire la lumière tamisée et indirecte d’une pièce japonaise classique, où les écrans en papier shōji transforment la lumière du soleil en une douce lueur et où un bol laqué brille mystérieusement dans un coin sombre (Tanizaki, 1977). Tanizaki écrit : « Sans ombre, il n’y aurait pas de beauté », comparant ainsi les préférences en matière d’éclairage entre la « luminosité réfléchie » de l’Orient et la « luminosité superficielle » de l’Occident. Les pièces traditionnelles recouvertes de tatami ne reçoivent que très peu de lumière directe ; celle-ci est plutôt filtrée et adoucie, créant des dégradés d’ombres qui inspirent la paix et la profondeur. Les ombres sont intentionnelles : elles constituent une sorte de vide négatif qui sublime les matériaux modestes (bois, papier, paille) d’une aura sereine. L’observation de Tanizaki selon laquelle « le papier occidental réfléchit la lumière, tandis que notre papier l’absorbe et l’enveloppe délicatement » souligne la manière dont les choix de conception (ici, des matériaux semi-transparents et opaques) déterminent la présence de l’ombre et, par conséquent, l’atmosphère. Ce type d’attitude culturelle considère l’ombre non pas comme quelque chose à éliminer, mais comme une valeur, voire un matériau de beauté.

Intérieur de la salle Daihōjō du temple Tenryū-ji à Kyoto

Dans l’architecture moderne, on retrouve un respect similaire pour l’ombre dans les œuvres de Louis Kahn, Tadao Ando, Peter Zumthor et d’autres architectes influencés par eux. Dans sa conférence intitulée « Silence et lumière » donnée à la fin des années 1960, Kahn a défendu l’idée que même un espace destiné à être sombre doit contenir une « ouverture mystérieuse » afin de révéler son obscurité. Dans des bâtiments tels que le Salk Institute et le Kimbell Art Museum, les rangées de colonnes et les voûtes créent un rythme « pas de lumière, de la lumière, pas de lumière », donnant ainsi à la forme une lisibilité tactile, essentiellement grâce à un « design par l’ombre ». Comme l’a observé Thomas Schielke, les murs monolithiques de Kahn sont devenus une « toile tridimensionnelle pour les jeux d’ombres ». L’ombre était un élément indispensable pour révéler l’ordre et la forme des volumes de Kahn. Par exemple, la texture des surfaces en brique ou en pierre est révélée par les ombres de leurs reliefs ; L’utilisation par Kahn de profondes fenêtres en retrait et de volets permettait de moduler la lumière entrant dans les espaces intérieurs. Plutôt que d’éclairer chaque recoin, il créait des dégradés d’ombres et des poches qui donnaient un sentiment de monumentalité et de « silence ».

Même les guides actuels acceptent tacitement le rôle de l’ombre. Les pratiques standard en matière d’éclairage architectural (par exemple, les guides IESNA) se concentrent généralement sur la suppression des « points sombres » afin de garantir un éclairage suffisant pour l’accomplissement des tâches et la sécurité. Mais paradoxalement, chaque lumière ajoutée crée également de nouvelles ombres, comme le soulignent même les spécialistes de la prévention de la criminalité : « L’éclairage fait autre chose : il crée des ombres. Chaque source lumineuse crée également des zones d’ombre. » En concevant uniquement les parties éclairées d’un bâtiment, les architectes peuvent involontairement laisser des ombres résiduelles. Cependant, les grands designers montrent qu’il est possible d’enrichir la conception en façonnant intentionnellement ces résidus. Par exemple, l’ajout d’une galerie à colonnes sur une façade ne se contente pas d’ajouter un élément supplémentaire à la structure, mais crée également un jeu de lumière et d’ombre tout au long de la journée. Un écran perforé ou une grille (mashrabiya) n’est pas seulement un élément décoratif, c’est aussi un créateur d’ombres qui orne les surfaces intérieures de motifs mobiles. Le moderniste italien Carlo Scarpa a considéré l’ombre comme une forme de dessin : au musée Castelvecchio, les fentes étroites et les renfoncements créent de longues ombres qui soulignent chaque combinaison de matériaux. Le soin apporté par Scarpa aux détails en béton, en pierre et en métal comprend des renfoncements négatifs destinés à capter les ombres et ainsi attirer l’attention sur les contours et les textures. Nous pouvons considérer ces exemples comme autant de « esquisses à l’ombre » que les architectes ont délibérément réalisées en façonnant des objets solides.

Les ombres deviennent un matériau architectural muet en façonnant la perception de la masse, de l’échelle et de la texture. Elles ajoutent du rythme aux rangées de colonnes, du poids aux masses et de la douceur à la lumière. Les ombres, directement adoptées par des architectes tels que Tanizaki ou Kahn ou utilisées intuitivement par les architectes pour ajouter de la profondeur, sont toujours présentes et parlent. Lorsque les architectes ignorent les ombres et considèrent la lumière comme la conquête de l’obscurité, ils créent généralement des espaces plats et surexposés qui perdent leur sens de la dimension. À l’inverse, lorsque les architectes tiennent compte des ombres dans leurs conceptions, les bâtiments acquièrent généralement un aspect plus riche et plus attrayant. Comme le dit un proverbe japonais, « la beauté d’un objet réside dans son ombre ». Les architectes qui considèrent l’ombre comme une couche importante peuvent travailler non seulement avec des murs et des fenêtres, mais aussi avec la pénombre, c’est-à-dire un matériau non solide, temporaire, mais qui fait partie intégrante de l’atmosphère.

2. Quels sont les messages sociaux et psychologiques cachés dans les zones sans lumière ?

Si la lumière est généralement associée à l’information, à la sécurité et à l’inclusivité, l’obscurité et l’ombre peuvent avoir des significations sociales plus ambiguës : elles peuvent parfois évoquer le mystère et l’intimité, mais elles peuvent aussi être le signe d’un danger ou d’une négligence. En architecture et en urbanisme, les ombres font généralement appel à nos instincts en matière de sécurité, de confort et d’accueil dans un lieu. Une cage d’escalier mal éclairée dans un immeuble public, un passage souterrain ombragé ou un parc non éclairé la nuit envoient des messages aux personnes qui les rencontrent. Dans cette section, nous examinons comment le manque de lumière, qu’il soit intentionnel ou non, dans notre environnement bâti, transmet des indices sociaux et psychologiques. Les zones sombres sont-elles confortables ou effrayantes ? L’ombre signifie-t-elle un refuge après le coucher du soleil ou une zone à éviter ? Des recherches menées dans le domaine de la psychologie environnementale et à partir d’études de cas urbains réels montrent que le contexte joue un rôle clé. Une ombre dans une salle sacrée peut inspirer l’admiration, tandis qu’une ombre dans une ruelle peut inspirer la peur.

L’un des messages sociaux les plus évidents de l’éclairage concerne la sécurité. Un éclairage suffisant rend un lieu plus sûr, tandis que l’obscurité peut être source d’inquiétude. Jane Jacobs, experte en urbanisme classique, a observé ce phénomène dans son ouvrage majeur intitulé The Death and Life of Great American Cities (1961). Jacobs a souligné que la criminalité et les comportements antisociaux se développaient dans les environnements « sans yeux dans la rue », généralement associés à un éclairage insuffisant. Dans les quartiers pauvres qu’elle a étudiés, « les rues étaient généralement si sombres qu’il était communément admis que le problème venait du manque d’éclairage public » (Jacobs, 1961, p. 37). Elle a reconnu qu’un bon éclairage pouvait inciter les gens à sortir et à surveiller les rues. Lorsque les trottoirs sont bien éclairés la nuit, les gens sont encouragés à « contribuer de leurs propres yeux » à la sécurité des rues, car ils peuvent s’y promener en toute tranquillité. Par conséquent, un espace public non éclairé ou très faiblement éclairé envoie généralement le message suivant : « Restez à l’écart, personne ne vous voit, vous êtes seul ici. » C’est le meilleur exemple du message indésirable véhiculé par l’ombre. Un passage souterrain ou un escalier d’immeuble sombre indique aux utilisateurs que cet endroit n’est pas entretenu ou surveillé, ce qui peut accroître leur inquiétude. Des études empiriques le confirment : l’obscurité augmente la crainte de la criminalité et peut limiter les comportements, en particulier chez les groupes vulnérables. Par exemple, des enquêtes montrent que de nombreuses personnes (en particulier les femmes) évitent les parcs ou les arrêts de transport public après la tombée de la nuit, ce qui constitue une forme d’autocontrôle due à la perception d’un danger (van Rijswijk & Haans, 2015). Une étude a révélé que 76 % des décès de piétons se produisent dans l’obscurité et que celle-ci « réduit le sentiment de sécurité des piétons », les amenant à modifier leur itinéraire ou à ne pas se déplacer du tout la nuit. Ainsi, l’absence de lumière peut littéralement exclure les gens de l’espace public, ce qui constitue un effet social puissant de la conception non éclairée.

Cependant, Jacobs a également averti que la lumière seule ne résout pas tous les problèmes. Une zone éclairée mais déserte reste dangereuse : « En l’absence de regards vigilants, des crimes horribles peuvent être commis dans des stations de métro bien éclairées, et c’est d’ailleurs ce qui se passe… Dans les théâtres sombres, où se trouvent de nombreuses personnes et de nombreux regards, ce type de crimes n’est pratiquement jamais commis », a-t-il écrit. Cela souligne un point subtil : les zones non éclairées ne sont pas automatiquement dangereuses et les zones éclairées ne sont pas automatiquement sûres – cela dépend de la présence d’autres personnes et du contexte général de la conception. En fait, les concepteurs et les psychologues parlent du concept de « vue et refuge ». Une lumière vive offre une visibilité (la capacité de voir l’environnement), mais trop d’ouverture sans refuge peut créer un sentiment d’exposition ; les coins ombragés offrent un refuge (dissimulation ou confort), mais trop d’obscurité peut dissimuler des menaces. L’idéal, en particulier dans la conception des espaces publics urbains, est un équilibre : un éclairage modéré et uniforme qui minimise les angles morts tout en évitant l’éblouissement. Les directives du Crime Prevention Through Environmental Design (CPTED) (Prévention du crime par l’aménagement du territoire) soulignent cet équilibre. Ils recommandent d’éviter les contrastes marqués qui créent des « reflets et des ombres profondes » et de privilégier à la place un éclairage uniforme et suffisant (Crowe, 2000 ; Cianci, 2023). Un expert en CPTED écrit que les luminaires trop lumineux peuvent avoir un effet inverse en créant des reflets éblouissants et des zones sombres où les agresseurs peuvent se cacher. En effet, s’ils ne sont pas conçus correctement, « un éclairage plus intense n’est pas toujours plus sûr » – c’est une leçon que de nombreuses villes ont apprise en installant uniquement des projecteurs dans les zones problématiques. Un éclairage mal conçu peut rendre un espace hostile plutôt qu’accueillant ; par exemple, des projecteurs puissants sous un passage souterrain peuvent créer une atmosphère de cour de prison qui dissuade tout le monde, et pas seulement les criminels. Par conséquent, l’effet dissuasif de l’ombre peut être double : la suppression stratégique de l’obscurité cachée peut dissuader les criminels, mais les éclats de lumière aveuglants peuvent perturber le confort et dissuader les utilisateurs légitimes.

Cette dynamique est clairement illustrée par des exemples tirés de la vie réelle. Prenons l’exemple des logements sociaux de la ville de New York. Historiquement, de nombreux escaliers et couloirs de la NYCHA (New York City Housing Authority) étaient mal éclairés en raison de luminaires cassés ou d’une conception négligée, ce qui entraînait des crimes et des tragédies. En 2014, un événement tragique s’est produit dans la cage d’escalier sombre d’un immeuble de Brooklyn : Akai Gurley, un résident, a été accidentellement abattu par un policier en patrouille qui a été effrayé par l’obscurité. Les lumières défectueuses de la cage d’escalier n’ayant pas été réparées, l’espace commun était devenu un véritable piège mortel. Cet incident a montré que laisser un espace dans l’obscurité (en ne concevant pas ou en n’entretenant pas l’éclairage) symbolisait une négligence plus large de la sécurité des résidents. C’était un message indiquant que cet espace, et donc ses utilisateurs, n’étaient pas valorisés par la ville. En réponse, les autorités ont installé un nouveau système d’éclairage, mais comme nous le verrons, celui-ci véhicule également un message social complexe.

D’autre part, au milieu des années 2010, NYC a également testé une approche diamétralement opposée dans ses projets immobiliers : inonder les espaces d’une lumière excessive. Dans le cadre d’un programme pilote, des projecteurs temporaires puissants ont été installés dans les cours et les allées de plusieurs logements sociaux afin de prévenir les conflits armés et la criminalité (en réponse à une recrudescence de la violence). Ces tours LED ont éclairé les logements « comme un stade » toute la nuit. Résultat ? De nombreux habitants ont détesté ces tours. L’éclairage excessif a donné aux habitants l’impression d’être surveillés et les a empêchés de dormir. Un rapport indique que « les lumières vives et oppressantes permettent une surveillance constante… [les habitants] dans leur propre maison ». Alors que les autorités affirmaient qu’« une rue bien éclairée prévient mieux la criminalité qu’une rue sombre », les habitants estimaient que la couverture lumineuse leur donnait l’impression d’être des suspects sous surveillance et transformait leurs cours en espaces aliénants. D’un point de vue sociologique, cela signifie que trop de lumière peut traduire un manque de confiance, voire un contrôle punitif, tout comme trop peu de lumière peut traduire une négligence. Dans les communautés pauvres, un éclairage de sécurité trop intense peut se transformer en ce que les universitaires appellent le « policing architectural », c’est-à-dire un environnement physique qui transmet le message que les habitants sont constamment soupçonnés (Creatura, 2017). Ainsi, l’ombre et la lumière acquièrent une signification politique : qui est éclairé par des lampadaires tamisés et qui est éclairé par des projecteurs aveuglants est lié à l’inégalité. Dans les quartiers riches, les rues sont généralement éclairées de manière agréable, avec un éclairage chaud et intermittent, et laissent place à un peu d’obscurité pour préserver l’intimité et l’ambiance. En revanche, les zones urbaines à faibles revenus peuvent être plongées dans l’obscurité en raison de la diminution des investissements ou soumises à un éclairage excessif en raison de mesures de sécurité agressives. Ces deux extrêmes envoient un message.

La psychologie environnementale étudie également l’effet de l’obscurité sur le stress et l’humeur. L’obscurité augmente notre vigilance face à l’inconnu, ce qui peut être une réaction primitive excitante ou stressante selon le contexte. L’obscurité peut être accueillante et réconfortante, car elle procure un sentiment d’intimité et de refuge dans un coin confortable d’un restaurant. À l’inverse, un parking sombre augmente le rythme cardiaque. Des études ont montré que l’anxiété liée à la personnalité influe sur la tolérance des individus à marcher dans l’obscurité (van Rijswijk & Haans, 2015). Les personnes très anxieuses perçoivent davantage les risques dans les environnements sombres et souhaitent davantage d’éclairage. Même la couleur de l’éclairage peut influencer le sentiment de sécurité : les LED blanches brillantes peuvent rendre une scène claire mais froide, tandis qu’une lumière jaune plus tamisée peut être plus accueillante mais aussi un peu effrayante. Les villes essaient désormais d’utiliser des lumières réglables pour créer la bonne ambiance. Cela montre une fois de plus que l’on reconnaît l’influence des ombres créées par la conception de l’éclairage sur la psychologie du public.

Les zones non éclairées véhiculent également un autre message implicite : l’exclusion. Lorsqu’un parc ou une place n’est pas éclairé la nuit, cela signifie indirectement : « Cet espace est actuellement fermé (ou inaccessible) ». Comparez deux places publiques à 22 heures : l’une est éclairée par des lampadaires et des magasins ouverts, l’autre est plongée dans l’obscurité, à l’exception d’un lampadaire éloigné. L’obscurité de la seconde indique qu’il n’est pas souhaitable de s’y attarder ; cela peut même être imposé par la loi (de nombreux parcs ferment officiellement à la tombée de la nuit et ne sont pas éclairés pour le signaler). Cette situation peut également avoir des conséquences en termes d’égalité : si seuls certains quartiers disposent d’espaces publics animés et éclairés 24 heures sur 24, les autres quartiers perdent de facto leurs espaces publics après le coucher du soleil. Les zones urbaines négligées ont généralement moins de ressources, mais aussi une infrastructure d’éclairage plus faible, ce qui entraîne la création de « déserts sombres » qui limitent la vie sociale aux heures diurnes.

À l’inverse, les ombres sont parfois utilisées pour créer une atmosphère particulière. Un salon luxueux peut délibérément maintenir un niveau d’éclairage très faible afin de donner à ses clients un sentiment d’intimité et d’attrait. Les habitués se sentent en sécurité dans cet environnement sombre et intime, protégé par des portiers, tandis que les étrangers peuvent trouver cet environnement intimidant ou froid. De cette manière, les architectes et les designers peuvent manipuler les ombres pour façonner l’image d’un lieu (par exemple, la pénombre sexy d’un bar à cocktails ou les lumières fluorescentes vives d’un fast-food). On peut dire que la psychologie des ombres dépend du contexte : dans un espace public sombre et mal entretenu, elles peuvent être « effrayantes », mais dans un espace privé contrôlé, elles peuvent être « élégantes et confortables ».

Il est important de souligner les différences culturelles dans l’interprétation de l’ombre. L’urbanisme occidental a historiquement encouragé un éclairage accru comme symbole de progrès et de modernité (idéal de la « ville lumière »), tandis que certaines traditions orientales et indigènes valorisent l’obscurité pour son calme. Les significations de l’ombre ne sont pas universelles. Cependant, presque tous les êtres humains éprouvent une réticence innée à l’égard de l’obscurité totale, pour des raisons de sécurité et d’orientation. C’est pourquoi les environnements non éclairés (comme les rues non éclairées) sont généralement évités.

Les messages sociaux et psychologiques véhiculés par les zones non éclairées sont complexes et puissants. Les ombres peuvent exprimer la sécurité ou l’absence de sécurité : un coin sombre peut être apaisant dans un temple, mais menaçant dans une rue. L’obscurité peut encourager l’introspection ou signifier l’exclusion de la vie publique. Les urbanistes doivent être conscients que la décision d’éclairer ou non un environnement envoie un message aux utilisateurs. Comme le dit si bien Jacobs, « la lumière sert à attirer davantage l’attention sur les yeux », mais sans les gens et le sentiment collectif de bienveillance, la lumière seule est « inutile ». L’objectif est donc de concevoir un design réfléchi : utiliser suffisamment de lumière pour inspirer confiance et favoriser l’inclusion, mais laisser suffisamment d’ombre pour éviter l’éblouissement et préserver l’atmosphère. Dans le domaine social, le langage des ombres doit être soigneusement élaboré : trop de silence (obscurité) effraie ou aliène les gens ; trop de bruit (éclairage excessif) met à rude épreuve les liens sociaux subtils.

3. Comment les ombres façonnent-elles la mémoire architecturale et l’atmosphère ?

L’architecture est souvent qualifiée de « mémoire construite » d’une culture, mais la mémoire ne se trouve pas seulement dans les murs physiques ; elle se trouve également dans la lumière et les ombres qui donnent vie à ces murs au fil du temps. Pensez à un endroit que vous aimiez dans votre enfance, peut-être une cour d’école ensoleillée ou l’intérieur d’une église au crépuscule. Votre souvenir est probablement imprégné de la nature de la lumière à un moment précis de la journée : les longues ombres qui s’étendent sur l’herbe l’après-midi ou les particules de poussière qui dansent dans les rayons du soleil entrant par la fenêtre. Ces moments éphémères de lumière et d’ombre deviennent dans notre esprit une partie intégrante de l’identité d’un lieu. De cette manière, les ombres créent des signatures temporelles dans l’architecture, des rythmes quotidiens et saisonniers que nous enregistrons et mémorisons dans notre subconscient. Dans cette section, nous examinons comment les ombres façonnent l’atmosphère des lieux et contribuent à notre expérience et à notre mémoire de l’architecture en les reliant au temps.

D’un point de vue phénoménologique, des universitaires tels que Christian Norberg-Schulz et Juhani Pallasmaa soutiennent que le concept de « genius loci » (l’esprit du lieu) est étroitement lié aux conditions naturelles d’éclairage et d’ombrage d’un lieu. « La lumière révèle le genius loci d’un lieu », affirme Norberg-Schulz, qui soutient que chaque lieu possède un éclairage caractéristique qui lui confère son identité. Pour aller plus loin, on peut dire que les motifs d’ombres – la façon dont la lumière du soleil filtre à travers les arbres ou dont les bâtiments projettent des ombres à certaines heures – sont des éléments qui rendent un lieu inoubliable. Pallasmaa, dans The Eyes of the Skin et d’autres écrits, met l’accent sur l’expérience multisensorielle et souligne souvent que « l’ombre donne forme et vie aux objets sous la lumière », créant ainsi un espace où l’imagination et la mémoire peuvent s’épanouir (Pallasmaa, 1996). Dans un article publié en 2016, Pallasmaa écrit : « chaque lieu et chaque espace ont leur propre lumière, et la lumière est l’élément qui influence le plus fortement l’atmosphère d’un lieu ». Les différences entre la lumière du matin et celle du soir, entre les ombres de l’été et celles de l’hiver, font ressentir le déroulement du temps dans l’architecture, ce qui influence profondément notre humeur et notre mémoire dans ces lieux. Notre corps s’adapte à ces cycles (rythmes circadiens, changements saisonniers) et l’architecture qui met en valeur les rythmes des ombres peut renforcer notre lien avec le temps naturel.

Prenons l’exemple des cours intérieures des collèges d’Oxford ou de Cambridge. Ces cours rectangulaires entourées d’arcs en pierre sont essentiellement des instruments qui suivent le soleil. Au fur et à mesure que le soleil se déplace, les arcs projettent des ombres changeantes sur la pelouse et les trottoirs. À l’aube, un côté du cloître est plongé dans l’ombre, tandis que l’autre est baigné de lumière ; à midi, la situation s’inverse. Au fil des saisons, la longueur de ces ombres s’allonge et se raccourcit : longues ombres bleues les après-midi d’hiver, ombres courtes et nettes au milieu de l’été. Les générations qui ont vécu ici ont intériorisé ces rythmes en silence. Les souvenirs d’un étudiant sur les soirées à Oxford comprennent probablement les ombres des arcs gothiques qui s’étendent sur les murs lorsque les cloches sonnent pour la prière du soir. L’atmosphère qui règne ici n’est pas seulement celle de la pierre et de la géométrie, mais aussi celle du jeu dynamique des ombres qui marquent la fin de la journée.

Les maisons de Barragán au Mexique créent des atmosphères contemplatives grâce à une utilisation habile des ombres. Par exemple, dans la maison Gilardi, un mur rose vif est partiellement recouvert d’ombre, ce qui rend la partie éclairée encore plus vivante. Le souvenir de cet espace est lié au contraste dramatique entre la lumière colorée et les ombres profondes, et suscite une réaction émotionnelle qui dépasse la forme physique.

La phénoménologie en architecture nous enseigne que les espaces sont bien plus que de simples dimensions spatiales : ils sont des événements dans le temps qui influencent nos sens et notre esprit. L’ombre joue un rôle essentiel à cet égard, car elle détermine la façon dont nous percevons un espace. L’architecte finlandais Pallasmaa soutient que l’architecture moderne accorde généralement une importance excessive à un éclairage uniforme et brillant (qu’il qualifie d’« architecture rétinienne ») et qu’elle a perdu les « profondeurs ombragées » qui stimulent nos autres sens et émotions. Dans les environnements traditionnels, par exemple dans une cathédrale sombre, les ombres suscitent l’admiration et un sentiment d’introspection (Pallasmaa, 1994). Les neurosciences suggèrent même que les variations de lumière et d’ombres aident à prévenir la détresse sensorielle et à permettre à notre cerveau de se concentrer sur le moment présent. C’est pourquoi l’atmosphère ou l’ambiance d’une architecture est largement façonnée par la manière dont la lumière se transforme en ombre. Le philosophe allemand Martin Heidegger a comparé le concept de « clairière » (Lichtung) dans la forêt à la façon dont une maison offre un espace ouvert pour l’existence – n’oubliez pas que la clairière se définit par le contraste entre la lumière et l’obscurité, le soleil et l’ombre.

Les rythmes de la lumière du jour ne sont pas seulement esthétiques, ils peuvent également avoir une incidence sur le bien-être. Les études modernes sur la santé circadienne soulignent l’importance cruciale de l’exposition aux variations naturelles de la lumière (y compris les périodes de lumière plus tamisée) pour notre horloge interne. Les bâtiments qui permettent un mouvement très contrasté de la lumière du jour et de l’ombre dans les espaces aident les utilisateurs à conserver leur perception du temps et peuvent améliorer leurs cycles de sommeil et leur humeur (Webb, 2006). Par exemple, les hôpitaux envisagent désormais d’utiliser un « éclairage dynamique » plutôt qu’un éclairage uniforme tout au long de la journée. La présence de mouvements d’ombres naturels, comme le fait de voir les rayons du soleil frapper le sol puis se retirer, procure un subtil confort psychologique et donne l’impression que le monde est en mouvement. Dans un bureau, la lumière du soleil qui pénètre dans la pièce en fin d’après-midi peut stimuler l’imagination créative (ou au moins signaler qu’il est temps de rentrer chez soi !), alors qu’une luminosité constante et uniforme peut faire perdre au corps la notion du temps. L’atmosphère, telle que définie par l’architecte Peter Zumthor dans son livre Atmospheres (2006), résulte des éléments abstraits suivants : « un morceau de musique, des éclaboussures d’eau, le jeu de la lumière et des ombres » qui donnent une sensation d’espace. Les bains thermaux et les chapelles de Zumthor sont autant mémorisés par les visiteurs pour les détails des matériaux que pour la façon dont la lumière tombe en bandes et en taches.

Concrétisons cela à l’aide d’un exemple de mémoire collective façonnée par l’ombre : le lincoln Memorial à Washington D.C. La puissance émotionnelle de ce monument repose en partie sur son éclairage et son ombrage. Pendant la journée, les colonnes profondes créent des lignes d’ombre nettes qui entourent l’immense statue assise de Lincoln. Les visiteurs qui montent les marches sous la lumière vive du jour pénètrent dans un portique de plus en plus ombragé et passent d’un environnement ordinaire à un environnement solennel. Lorsque vous arrivez face à la statue, vous vous trouvez dans un environnement sombre et la lumière naturelle provient principalement du haut et de l’arrière de la statue.

Le sculpteur Daniel Chester French et l’architecte Henry Bacon l’ont conçu ainsi. En fait, lorsque le monument a été construit, ils ont remarqué que le soleil de midi se reflétait sur le sol blanc et le bassin réfléchissant situé devant, éclairant le visage de Lincoln de manière effrayante et le rendant très plat (sans les ombres souhaitées). L’effet était si dérangeant – le visage semblait masqué et en apesanteur – qu’ils ont dû rénover le plafond avec un système d’éclairage afin de restituer les ombres sous les sourcils, le nez et le menton de Lincoln. Une fois corrigé, le monument, éclairé principalement par le haut afin que les yeux soient dans l’ombre, a pris un caractère pensif et mélancolique et a retrouvé son expression sérieuse. Imaginez maintenant le mémorial Lincoln la nuit : la figure de Lincoln est éclairée par des projecteurs de manière à briller, mais la pièce environnante reste relativement sombre. Le jeu des ombres en contrebas fait revivre la figure dans la mémoire – les photos capturent ce contraste. Les touristes se souviennent généralement de l’image presque spirituelle de la statue brillant dans l’obscurité de la pièce. De cette manière, l’ombre a acquis une signification symbolique : l’obscurité qui l’entoure symbolise le poids de l’histoire et du sacrifice, tandis que la lumière qui éclaire Lincoln symbolise l’espoir éternel. Si le mémorial était éclairé de manière uniforme, il ne susciterait pas le même sentiment. Son atmosphère respectueuse est littéralement façonnée par les ombres et c’est cela qui a marqué la mémoire nationale (Cresson, 1956).

Autre exemple : les salles et bibliothèques de l’université d’Oxford sont généralement dotées de longues fenêtres qui, au fil des heures, laissent filtrer les rayons du soleil à travers les vieux lambris. Les diplômés ne se souviennent peut-être pas exactement des dimensions de la pièce, mais « à 17 heures, lorsque le soleil frappait la table de lecture, les coins restaient dans l’ombre ». Ce type de souvenirs est lié à des émotions, peut-être un sentiment de concentration sereine ou la mélancolie du crépuscule. L’architecture devient le théâtre du drame quotidien de la lumière et de l’ombre. Ces expériences temporelles s’accumulent pour former nos souvenirs liés à ce lieu. Comme l’a souligné l’architecte Steven Holl, « l’architecture est la concrétisation d’idées façonnées et un univers de phénomènes. Les phénomènes (lumière, ombre, couleur, texture, son) donnent vie à l’architecture » – et la vie implique le passage du temps révélé par les ombres.

Les ombres indiquent également les saisons dans l’architecture. Imaginez une maison moderne soigneusement orientée : en hiver, la lumière du soleil basse pénètre profondément à l’intérieur et crée de longues ombres, apportant une agréable lumière solaire à votre fauteuil préféré ; en été, l’avant-toit crée une large ombre qui garde l’intérieur frais. Les habitants anticipent ces changements saisonniers d’ombre et s’y attachent émotionnellement : ils se réjouissent peut-être lorsque le soleil d’hiver atteint enfin le mur du fond (signe que les jours recommencent à s’allonger après le solstice) ou profitent de l’ombre profonde du porche lors d’un après-midi torride de juillet. La conception passive de l’énergie solaire implique généralement ce type de planification intentionnelle de l’ombre (nous y reviendrons dans la section 5 consacrée à la durabilité). Le point essentiel ici est que ces motifs d’ombrage font partie intégrante du caractère de la maison, un rythme atmosphérique qui peut profondément influencer l’attachement d’une personne à un lieu. Les souvenirs liés à la vie dans cette maison incluront par exemple « le soleil hivernal couleur beurre qui illumine la cuisine » ou « les ombres des pergolas qui se déplacent dans le salon au fil de la journée ». D’une certaine manière, concevoir ces expériences d’ombrage revient à concevoir des souvenirs.

On trouve un exemple similaire au cinéma : les réalisateurs utilisent la lumière et l’ombre (chiaroscuro) pour créer une atmosphère et un souvenir dans les scènes – pensez aux volets ombragés emblématiques du film noir ou à la lumière du soleil tachetée dans les films de Terrence Malick. De la même manière, les architectes peuvent créer des effets cinématographiques mémorables. La chapelle de Ronchamp de Le Corbusier est dotée de petites fenêtres irrégulières qui reflètent des points de lumière colorés sur ses murs épais. Les visiteurs se souviennent souvent d’une aura de couleurs presque mystique qui brille dans les ombres, un souvenir sensoriel bien plus fort qu’un simple schéma du plan d’étage. L’église de Bagsværd de Jørn Utzon au Danemark utilise des voûtes en béton incurvées pour refléter la lumière dans des motifs d’ombres doux et nuageux, évoquant la sensation de s’étendre sous un ciel nuageux.

En résumé, les ombres façonnent la mémoire architecturale et l’atmosphère en apportant les couches émotionnelles et la dimension temporelle à l’espace. Alors que la géométrie pure et les matériaux peuvent être statiques, les ombres les animent : elles bougent, changent et racontent ainsi le temps. Les ombres créent des moments « emblématiques » qui nous permettent de nous souvenir des lieux (les heures dorées dans la cour du campus, les ombres tremblantes à la lueur des bougies dans la salle médiévale, le soleil matinal qui pénètre par la fenêtre de la cuisine). Comme l’écrit Pallasmaa, « nous ne connaissons le monde que tel que la lumière le révèle… et de là naît l’idée que la matière est de la lumière dépensée ». Si la matière est de la « lumière dépensée », l’ombre est l’enregistrement de cette dépense, la trace de la mémoire. Un bâtiment riche en jeux d’ombres fait office de scène de mémoire, car il relie nos expériences au cycle des jours et des saisons, les ancrant ainsi dans quelque chose de fondamental. C’est pourquoi les architectes qui conçoivent pour l’ombre, qui lui réservent une place et qui organisent de manière chorégraphique le va-et-vient de la lumière, conçoivent en fait l’âme atmosphérique du lieu. Ces conceptions, qui entrent en résonance avec le rythme naturel de la lumière et de l’obscurité, laisseront des traces plus profondes dans la mémoire des gens. À une époque où de nombreux bâtiments bénéficient d’un éclairage homogène 24 heures sur 24, réintroduire l’ombre revient à redonner à l’architecture un sentiment de temps et de mystère. Ces sentiments peuvent être les caractéristiques qui nous font aimer et nous souvenir d’un lieu.

4. Quels choix éthiques sont faits lors de la conception ou du refus de conception des ombres ?

Un nouveau type d’activisme est apparu dans les canyons urbains densément peuplés de nos villes : les gens protestent contre les ombres. Lorsqu’un gratte-ciel luxueux projette une longue ombre sur un parc public l’après-midi ou qu’une série d’immeubles de grande hauteur plonge un quartier dans une pénombre permanente, les habitants parlent de « lumière solaire volée » et de « vol d’ombre ». Ces conflits soulignent que la lumière du jour est une ressource limitée et que contrôler les ombres – ou ignorer délibérément leurs effets – est une décision éthique inhérente à la conception. Qui profitera du soleil, qui restera dans l’ombre ? Cette question est au cœur de nombreux débats actuels sur l’urbanisme, de New York à Londres en passant par San Francisco. Dans cette section, nous examinerons les dimensions éthiques de la conception qui tiennent compte (ou non) des ombres, notamment les questions d’égalité, de justice environnementale et de droits à la lumière et à l’ombre.

À première vue, les ombres peuvent sembler être un effet secondaire insignifiant de la structure d’un bâtiment. Cependant, dans de nombreux systèmes juridiques, l’accès à la lumière du jour est protégé en tant que droit de propriété ou bien public. Au Royaume-Uni, la doctrine « Ancient Lights » (anciennes lumières), qui existe depuis longtemps, permet aux propriétaires fonciers d’intenter une action en justice si les fenêtres d’un nouveau bâtiment empêchent la lumière du soleil de pénétrer au-delà d’un certain seuil. Elle est aujourd’hui connue sous le nom de « Right to Light (loi sur le droit à la lumière, 1959). Cette loi oblige les architectes à tenir compte des ombres que leurs bâtiments pourraient projeter sur les propriétés voisines. Dans la pratique, les entrepreneurs britanniques utilisent les guides du BRE (Building Research Establishment) pour effectuer des analyses de la lumière du jour et de l’ombrage. Selon ces guides, la lumière du jour des voisins ne doit pas descendre en dessous d’un certain niveau et la moitié de leur jardin ne doit pas être exposée au soleil pendant au moins deux heures. Sur le plan éthique, cela découle du concept de justice : tout le monde doit bénéficier d’un peu de lumière solaire. Dans ce contexte, concevoir les ombres signifie façonner le bâtiment (au moyen de retraits, de limites de hauteur, etc.) de manière à ce qu’il ne prive pas excessivement les maisons voisines de lumière. Par exemple, lorsque la BBC Broadcasting House a été construite à Londres dans les années 1930, les voisins ont fait valoir leurs « anciens droits à la lumière » et ont obligé les architectes à garantir que la lumière du soleil atteigne les maisons situées à l’arrière, ce qui a conduit à la conception d’une façade arrière à forte pente. Il en résulte une forme asymétrique, c’est-à-dire une découpe dans la masse, ce qui revient essentiellement à une conception éthique de l’ombre (veiller à ce que l’ombre du bâtiment ne porte pas atteinte au droit à la lumière d’autrui).

Aux États-Unis, les lois sur le droit à la lumière ont disparu au XIXe siècleen.wikipedia.org, mais elles ont été remplacées par l’urbanisme aménagement du territoire. Le règlement de 1916 de la ville de New York, probablement le premier plan d’urbanisme complet, était motivé par des problèmes éthiques/esthétiques liés à l’ombre projetée par les gratte-ciel. Construit en 1915, l’Equitable Building, un immeuble de 38 étages, projetait une ombre de 7 acres sur les rues de Manhattan. En réponse à la réaction du public, une règle a été introduite en 1916, selon laquelle les immeubles de grande hauteur devaient se rétracter vers l’arrière à mesure qu’ils s’élevaient, formant ainsi la silhouette classique d’un « gâteau de mariage », afin que la lumière du soleil puisse atteindre les rues en contrebas sous certains angles (Mark, 1996). Il s’agissait là d’une des premières initiatives en matière de conception urbaine de l’ombre. L’idée était que même dans une forêt de gratte-ciel, une certaine quantité de lumière du jour devait filtrer vers le bas pour la santé et le moral de la population. Cela peut être considéré comme un engagement éthique envers la lumière commune.

Venons-en aux gratte-ciel d’aujourd’hui : au centre de Manhattan, un groupe de tours luxueuses aussi fines que des crayons (« Billionaire’s Row ») a ravivé les craintes liées à l’ombre. Ces tours de plus de 300 mètres de haut projettent de nouvelles ombres sur Central Park, refuge démocratique pour tous les citoyens, aux dernières heures de la journée. Des groupes de défense publique tels que la Municipal Art Society ont réalisé des simulations montrant qu’une grande partie du parc est plongée dans l’ombre froide de l’après-midi, en particulier pendant les mois d’hiver, à cause de ces bâtiments. Cette situation a renforcé les appels à une révision du plan d’urbanisme afin de tenir compte des ombres du parc (MAS, 2015). Les autorités inquiètes ont même créé un « Central Park Sunshine Task Force » (groupe de travail sur l’ensoleillement de Central Park). La population locale considère généralement cette question comme un problème éthique : Une construction privée destinée aux ultra-riches peut-elle réduire l’ensoleillement d’un parc public dont profitent des millions de personnes ? Beaucoup répondent par la négative et proposent donc de limiter la hauteur des tours situées à proximité des parcs ou de mener des études sur l’effet d’ombrage. La conception des ombres devient ici une responsabilité civile : les architectes peuvent être amenés à remodeler ou à déplacer les masses afin de réduire l’ombrage du parc, ou les décideurs politiques peuvent limiter les hauteurs dans les couloirs de vue importants.

À Londres, des débats similaires ont eu lieu au sujet du Shard et d’autres immeubles de grande hauteur. Avant la construction du Shard, haut de 310 mètres, certains craignaient qu’il ne fasse de l’ombre à la rive sud de la Tamise et aux espaces ouverts avoisinants. Le guide d’urbanisme de Londres exige que l’impact des nouveaux projets sur la lumière du jour/l’ensoleillement des voisins soit analysé. Bien que le guide ait généralement une approche positive de l’urbanisme, si l’ombre d’un projet est jugée trop néfaste, l’opinion publique s’y oppose parfois. Les citoyens réagissent émotionnellement à la perte du soleil, car celui-ci est associé au bien-être, en particulier dans les climats des hautes latitudes. La question éthique qui se pose est donc la suivante : est-il juste qu’un projet plonge littéralement les autres dans l’obscurité ?

San Francisco propose une politique qui marque un tournant : la Proposition K (1984), connue sous le nom de Sunlight Ordinance (ordonnance sur la lumière du soleil), interdit la construction de nouveaux bâtiments qui projettent plus de 40 pieds d’ombre sur un parc public relevant de la compétence du Département des loisirs et des parcs. SF prend la lumière du soleil très au sérieux : chaque parc du centre-ville dispose d’un « budget d’ombre » qui détermine la quantité d’ombre supplémentaire (le cas échéant) autorisée, généralement inférieure à 1 % de la superficie du parc. Certains parcs n’autorisent aucune ombre supplémentaire. Si un bâtiment proposé dépasse cette limite, il doit être repensé ou il ne sera pas approuvé. Par exemple, dans les années 2000, une tour proposée près d’Union Square a dû être réduite car le budget ombre d’Union Square était presque entièrement utilisé (seulement 0,1 % d’augmentation était autorisé). Le principe éthique sous-jacent ici est que la lumière du soleil dans les espaces publics est un bien quasi commun, au même titre que l’air pur, et qu’elle ne doit pas faire l’objet de négociations pour servir des intérêts privés. Cette politique était bien sûr une réaction à des événements antérieurs où des places très appréciées avaient été plongées dans l’obscurité. En garantissant légalement le droit à l’ensoleillement des parcs, San Francisco a fait de la création d’ombre un critère de conception de premier ordre, et non un critère secondaire. Il s’agit là d’une ligne éthique claire : l’accès des personnes à la lumière du soleil et l’utilisation agréable des espaces communs priment sur le droit illimité des promoteurs immobiliers à construire en hauteur. Il est intéressant de noter que la loi autorise une certaine flexibilité en cas de projet d’intérêt public (par exemple, des logements abordables) et si la nouvelle ombre est négligeable, en se référant à un calcul basé sur la valeur.

Au-delà de la propriété et des loisirs, il existe également une dimension d’équité environnementale : les ombres sont liées à la chaleur urbaine et à l’équité énergétique. D’une part, les grandes ombres projetées sur un bâtiment peuvent réduire la charge de refroidissement de celui-ci (ce qui est bon sur le plan énergétique) – c’est pourquoi l’utilisation de dispositifs d’ombrage est encouragée. Cependant, à l’échelle urbaine, les ombres des immeubles de grande hauteur créent des poches de fraîcheur à certains endroits, tandis que d’autres zones dépourvues d’arbres ou d’ombrage sont exposées au soleil. Paradoxalement, les quartiers à faibles revenus comptent généralement moins d’arbres (moins d’ombre) et moins d’immeubles de grande hauteur (ils peuvent donc être plus ensoleillés, mais aussi plus chauds). D’autre part, dans les quartiers plus riches, on trouve des arbres luxuriants (ombre planifiée) et des parcs protégés par de nouvelles zones d’ombre grâce à l’activisme. L’éthique de l’ombre défend l’idée que le soulagement de la chaleur (grâce à l’ombre) doit être réparti de manière équitable. À l’ère du changement climatique, où les températures sont plus extrêmes, certains soutiennent que l’accès à l’ombre est devenu aussi important que l’accès à la lumière du soleil. À Los Angeles, par exemple, une initiative de plantation d’arbres a été lancée dans les zones mal desservies en matière d’égalité d’accès à l’ombre. On estime que les températures dans ces zones sont généralement plus élevées de 10 °F en raison du manque d’ombre (Gammon, 2021). Par conséquent, le choix de concevoir ou non un espace ombragé peut avoir des conséquences vitales lors des vagues de chaleur. À Phoenix, un arrêt de bus ouvert sans ombrage peut être considéré comme une conception inéthique lorsque la température atteint 110 °F, car il ne répond pas à un besoin fondamental. À l’inverse, un bâtiment qui projette une ombre importante sur les panneaux solaires installés sur le toit d’un voisin peut également poser des problèmes éthiques : est-il acceptable d’empêcher quelqu’un de produire de l’énergie renouvelable ? Certaines villes envisagent d’adopter des lois sur l’accès à l’ensoleillement afin que les panneaux solaires ne soient pas ombragés par de nouvelles constructions (à l’instar d’une décision de justice rendue en 1979 en Californie en faveur d’un propriétaire utilisant l’énergie solaire). D’un point de vue éthique, concevoir en tenant compte des ombres signifie reconnaître ce type de droits.

Il faut parfois faire des compromis : ajouter de l’ombre pour rafraîchir signifie parfois bloquer la lumière. Par exemple, la nouvelle loi locale 97 de New York (une loi sur le climat) peut encourager les rénovations écologiques, telles que l’ajout de volets extérieurs ou d’auvents pour réduire l’utilisation de la climatisation, mais si ceux-ci dépassent à l’extérieur et font de l’ombre à la rue ou aux voisins, comment trouver un équilibre entre l’énergie et la lumière du jour ? En ce sens, le choix éthique n’est pas toujours évident. Cependant, la transparence et le dialogue public sur les impacts de la conception sont très importants. Les architectes éthiques présentent désormais régulièrement des études d’ombrage lors des réunions communautaires, montrant ainsi au moins qu’ils réfléchissent à qui sera affecté.

Une autre perspective éthique : les monuments et les gens. Les grands édifices symboliques (musées, tours) justifient généralement leur hauteur ou leur volume par leur valeur culturelle, mais doivent-ils pour autant éclipser les besoins quotidiens des gens ? Lorsque la tour du MoMA à Manhattan a été proposée, les critiques ont déclaré que l’ombre projetée par la tour sur les habitants du quartier était un prix trop élevé à payer pour une autre tour de luxe. En revanche, l’ombre projetée par une annexe d’hôpital sur un parking peut être jugée plus acceptable : l’intérêt public d’un établissement de santé l’emporte sur une perte de lumière relativement faible.

Dans le domaine de l’urbanisme, refuser de fournir de l’ombre peut même être contraire à l’éthique dans certains contextes : par exemple, concevoir un terrain de jeux sans zones ombragées dans un climat chaud peut être considéré comme irresponsable pour la santé des enfants. De même, les projets de logements sociaux construits au milieu du siècle dernier étaient généralement dépourvus de couverture arborée ou de cour intérieure ; les habitants ne trouvaient aucun endroit où s’abriter du soleil, alors que les quartiers plus riches bénéficiaient de rues verdoyantes. Aujourd’hui, des travaux de rénovation sont en cours afin d’ajouter des structures ombragées à ce type de projets. Il s’agit là d’un petit pas vers plus de justice environnementale.

Chaque projet architectural implique indirectement des décisions éthiques en matière de répartition de l’ombre : Faut-il concentrer l’ombre dans l’espace public ou dans notre propre espace ? Sommes-nous sûrs que notre bâtiment ne vole pas la lumière des autres ? Assurons-nous un ombrage suffisant pour le confort thermique ? Le point de vue de l’inclusion et de l’exclusion est utile : les ombres bien conçues sont des outils d’inclusion (par exemple, ombrager une place publique pour la rendre utilisable l’après-midi en été ou protéger du soleil un jardin commun accessible à tous) ou des outils d’exclusion (par exemple, un bâtiment qui ombrage constamment les voisins ou des lumières de sécurité trop vives qui éloignent les gens la nuit – il s’agit là d’une sorte d’« ombre lumineuse » en termes d’impact social).

Les architectes et les urbanistes sont de plus en plus tenus responsables de ces choix. La conception éthique nécessite une vision plus large : il ne suffit pas de concevoir un bel objet qui ajoute à la laideur (réelle ou métaphorique) de l’environnement. Comme l’a déclaré un responsable municipal lors des audiences publiques sur l’ombre à New York, « nous ne devons pas seulement nous demander si nous pouvons construire cela, mais aussi si nous devons le construire ici, de cette manière, en tenant compte de son ombre » (Chen, 2017). Ce cadre éthique est relativement nouveau dans le discours public, mais il correspond à l’expérience quotidienne. Lorsque les gens voient un nouvel immeuble de grande hauteur plonger dans l’obscurité le petit jardin derrière leur maison où ils cultivaient autrefois des tomates, ils ont intuitivement le sentiment d’être lésés. À l’inverse, lorsqu’un espace public est soigneusement éclairé et ombragé pour plus de confort et de sécurité, les gens ont le sentiment d’être valorisés.

Concevoir des ombres – ou refuser de les concevoir – est un acte éthique. Cela reflète nos valeurs : accordons-nous de l’importance à un environnement à taille humaine, à l’égalité et à la durabilité ? Ou privilégions-nous à tout prix les silhouettes emblématiques et les vues exceptionnelles ? Les architectes qui prennent en compte les ombres dès les premières étapes de la conception respectent les espaces communs éclairés et l’expérience de vie de toutes les parties prenantes. À mesure que les villes s’agrandissent et se densifient, ces décisions éthiques deviendront encore plus importantes. En fin de compte, tout repose sur l’empathie et la prévoyance : marcher dans l’ombre des autres et se demander si nous serions heureux d’y vivre.

5. Le design avec des ombres peut-il ouvrir une nouvelle page dans le domaine de la durabilité ?

Les ombres sont généralement considérées comme un espace négatif, un « déchet » de la lumière. Cependant, dans le cadre d’une conception durable, les ombres peuvent être réévaluées comme une ressource positive. Une approche réfléchie de l’ombrage et des ombres peut réduire considérablement la consommation d’énergie, améliorer le confort thermique et reconnecter l’architecture aux cycles naturels (en réduisant la dépendance aux systèmes mécaniques). Dans cette dernière section, nous découvrons comment la conception avec des ombres peut ouvrir un nouveau langage de durabilité qui considère les ombres non pas comme un élément à éliminer par davantage de verre et de lumière, mais comme un allié dans les stratégies de conception passive. En utilisant les ombres, les architectes peuvent refroidir naturellement les bâtiments, protéger leurs occupants de l’éblouissement et de la surchauffe, et même créer des espaces favorables à la biodiversité (en alternant soleil et ombre).

Les ombres jouent un rôle évident en matière de durabilité, car elles permettent de réduire la charge de refroidissement. Dans les climats ou les saisons chauds, l’ombre est synonyme de répit. Un bâtiment qui ombrage ses propres façades (à l’aide d’avant-toits, de corniches, de volets ou de végétation) absorbe moins la chaleur du soleil. C’est le principe du brise-soleil (en français « brise-soleil ») popularisé par les modernistes tels que Le Corbusier. En ajoutant un auvent horizontal fixe au-dessus des fenêtres, vous créez une ombre permanente sur le verre lorsque le soleil est haut dans le ciel (en été), tout en laissant entrer la lumière du soleil qui arrive à un angle plus faible en hiver. Lorsqu’ils sont correctement dimensionnés, ces dispositifs d’ombrage peuvent réduire considérablement les besoins en climatisation. Selon certaines estimations, l’ombrage extérieur peut réduire le gain de chaleur d’un bâtiment de 50 à 70 % dans les climats ensoleillés (ASHRAE, 2019). C’est pourquoi de nombreux architectes locaux ont développé des éléments tels que des porches profonds, des arcades, des pergolas ou des écrans mashrabiya : ceux-ci créent des zones d’ombre qui rafraîchissent passivement les espaces intérieurs.

La conception solaire passive consiste essentiellement à laisser entrer la lumière du soleil lorsque vous le souhaitez et à la bloquer lorsque vous ne le souhaitez pas, c’est-à-dire à déplacer les ombres à votre avantage. Selon les normes Passivhaus (maison passive), il est nécessaire d’ombrager les fenêtres orientées au sud en été afin d’éviter une surchauffe excessive. Les concepteurs utilisent des diagrammes illustrant le mouvement du soleil pour déterminer la taille des saillies, de manière à ce que la fenêtre soit complètement ombragée à midi le 21 juin et que l’ombre de la saillie vienne devant la fenêtre le 21 décembre pour laisser entrer le soleil. En concevant activement ces motifs d’ombrage saisonniers, les architectes créent des bâtiments « adaptés » au climat. Il s’agit d’un langage de durabilité exprimé par l’ombre : la longueur d’une ombre sur un mur devient une mesure de la performance énergétique. De nombreux bâtiments écologiques actuels utilisent des volets automatiques ou des vitres électrochromiques qui s’adaptent dynamiquement aux conditions d’ensoleillement et font office de « créateurs d’ombre intelligents » efficaces. Les vitres électrochromiques changent de couleur lorsque le soleil brille, transformant la vitre elle-même en ombre (plus sombre), puis redeviennent transparentes lorsque le soleil se couche. Bien qu’il s’agisse d’un produit de haute technologie, ce concept est connu depuis longtemps : même les maisons romaines étaient équipées de rideaux ou d’auvents (le Colisée était doté d’une immense toile « velarium » pour ombrager les spectateurs). Aujourd’hui, avec l’intensification de la chaleur due au changement climatique, l’ombrage redevient une stratégie de refroidissement primordiale. Il est intéressant de noter que certaines tours de bureaux vitrées des années 2000, qui ont négligé l’ombrage, ont dû être rénovées avec des volets extérieurs ou des films en raison des charges de refroidissement et de l’éblouissement. La leçon à en tirer : planifiez l’ombrage dès le début.

La conception avec des ombres peut réduire l’énergie d’éclairage en optimisant la répartition de la lumière du jour. Paradoxalement, un espace légèrement ombragé est généralement plus agréable à regarder qu’un espace uniformément éclairé et permet aux utilisateurs de profiter plus longtemps de la lumière du jour sans avoir à fermer les volets. Un bon ombrage, qui empêche l’exposition excessive à la lumière directe du soleil (provoquant des reflets), permet d’utiliser la lumière naturelle pour éclairer l’environnement sans causer de gêne, et donc de laisser les lumières éteintes. Par exemple, le Bullitt Center de Seattle (l’un des bâtiments commerciaux les plus écologiques) utilise de grands avant-toits et des ailes latérales pour bloquer le soleil estival à angle élevé et tous les rayons directs au niveau des yeux des utilisateurs. Il en résulte un intérieur bien éclairé, où l’éblouissement est rare, ce qui permet de réaliser d’importantes économies d’énergie en matière d’éclairage (Meek, 2013). Dans la conception, des ombres ont été créées sur les façades et les fenêtres dans le cadre du concept énergétique. Cela diffère considérablement du concept des bâtiments entièrement vitrés (qui souffrent généralement d’un problème de surchauffe ou de volets fermés). L’approche du Bullitt Center reconnaît que une ombre tombant au bon moment permet d’économiser de l’énergie.

Un autre aspect de la durabilité concerne le refroidissement de l’environnement urbain. Les villes sont confrontées à l’effet d’îlot de chaleur urbain, les surfaces dures absorbant la chaleur. Les ombres stratégiques peuvent réduire cet effet. Planter des arbres signifie essentiellement apporter des ombres dynamiques et mobiles aux rues et aux bâtiments, et la foresterie urbaine est désormais considérée comme l’une des mesures les plus importantes à prendre contre les îlots de chaleur (EPA, 2020). De même, la généralisation des structures ombragées dans les espaces publics en plein air (arrêts de bus, aires de jeux, places, etc.) constitue également une mesure de durabilité et de santé. En concevant des auvents esthétiques (qui créent de larges zones d’ombre), les villes réduisent le stress thermique subi par les habitants et encouragent les promenades et les activités de plein air, même pendant les mois les plus chauds. Par exemple, dans la ville indienne d’Ahmedabad, des pavillons ombragés colorés et ajourés ont été installés sur les marchés. Ces pavillons ont augmenté la résilience de la ville en réduisant la température ambiante de quelques degrés. Ces motifs ombragés sont devenus la signature visuelle d’un design urbain durable. D’un point de vue poétique, la ville dessine des motifs ombragés pour créer un microclimat plus frais.

Les sources d’énergie renouvelables intégrées aux bâtiments peuvent parfois interférer avec la conception des ombres. Les panneaux solaires préfèrent bien sûr un ensoleillement sans ombre, mais il est intéressant de noter que certains architectes les conçoivent de manière à ce qu’ils puissent également servir de dispositifs d’ombrage (par exemple, des volets ou des auvents photovoltaïques). Dans ces cas, les panneaux produisent de l’énergie tout en ombrageant les fenêtres (réduisant ainsi la charge de refroidissement) – une combinaison parfaite entre ombrage et durabilité. Le langage des ombres utilisé ici est de nature technique et environnementale : l’angle du panneau photovoltaïque = l’angle de la ligne d’ombre sur la façade, ajusté pour une optimisation.

Les tours Al Bahar à Abu Dhabi constituent un exemple frappant de conception moderne et durable en matière d’ombrage. Ces tours de bureaux se distinguent par leur façade cinétique en mashrabiya, composée de nombreux panneaux semblables à des parasols qui s’ouvrent et se ferment en fonction de la position du soleil. Lorsque le soleil frappe le bâtiment, les panneaux s’ouvrent et projettent des ombres géométriques sur les fenêtres ; une fois le soleil passé, les panneaux se rétractent pour laisser entrer la lumière du jour. Ce système d’ombrage dynamique réduirait la chaleur solaire de plus de 50 % et diminuerait considérablement la charge climatique du bâtiment. Sur le plan culturel, il s’inspire des écrans traditionnels en treillis, mais est appliqué avec une précision algorithmique. Ce qui est fascinant, c’est qu’il redéfinit l’ombre comme un élément vivant de l’architecture : le bâtiment « respire » littéralement grâce aux ombres, s’ouvrant et se fermant comme une fleur qui suit le soleil. Ce projet a remporté des prix d’innovation pour avoir combiné la durabilité et l’expression architecturale. Les motifs créés par les ombres ne sont pas seulement fonctionnels, ils forment également une façade esthétique en constante évolution. Les gens peuvent voir la durabilité à travers les ombres qui se déplacent sur la façade des tours, ce qui crée un langage visuel puissant exprimant la sensibilité.

Les architectes travaillent sur des conceptions bioclimatiques qui considèrent les ombres comme faisant partie intégrante des systèmes écologiques. Par exemple, les toits et les murs végétalisés créent de l’ombre sur les surfaces des bâtiments, tout en créant des microclimats plus frais pour les oiseaux et les insectes. Un bâtiment peut créer des ombres qui empêchent l’évaporation des éléments aquatiques ou protègent certains habitats végétaux moins exposés au soleil. Les architectes paysagistes utilisent le terme « horticulture d’ombre » pour désigner la sélection de plantes en fonction des modèles d’ombrage existants. Ainsi, la conception des ombres peut favoriser la biodiversité en créant des conditions d’éclairage mosaïquées dans une zone.

Les ombres contribuent également au contrôle de l’éblouissement et à l’amélioration de la qualité des environnements intérieurs, ce qui est lié à la durabilité sous le volet « bien-être ». La norme WELL Building Standard et d’autres normes prennent désormais en compte le confort visuel (absence d’éblouissement excessif, connexion à la lumière naturelle mais contrôle assuré). La mise en place de stores mobiles ou la conception d’écrans fixes créant des ombres variables répondent à ces critères et contribuent à la satisfaction des occupants du bâtiment. Il s’agit là également d’un aspect de la durabilité (car les bâtiments sont destinés aux personnes). On peut dire que le bâtiment le plus durable est celui dans lequel les gens veulent vivre et s’occuper, et une modulation confortable de l’ombre y contribue.

Penser en termes d’ombres conduit à un vocabulaire architectural élargi qui va au-delà du purement visuel. Cela encourage l’intégration des éléments de temps et de changement dans la conception : un bâtiment durable n’est pas statique ; il s’adapte tout au long de la journée et de l’année. Les ombres visualisent cette adaptation. Comme le souligne Pallasmaa, notre culture moderne a perturbé les rythmes naturels en remplissant tout d’éclairage artificiel. Intégrer les ombres dans la conception nous reconnecte aux cycles naturels de lumière et d’obscurité. Il s’agit d’une situation intrinsèquement plus durable (moins d’éclairage artificiel 24 heures sur 24, plus de cohérence avec le cycle jour-nuit pour la santé circadienne humaine, réduction de la pollution lumineuse bénéfique pour les écosystèmes nocturnes). Par exemple, certaines conceptions conformes au programme « Dark Sky » utilisent un éclairage qui crée des ombres intentionnelles (en dirigeant la lumière vers le bas et en laissant certaines zones dans l’obscurité) afin de préserver l’environnement nocturne pour l’astronomie et la faune sauvage. Il s’agit d’un renversement de tendance : ici, la conception par les ombres (c’est-à-dire le fait de ne pas éclairer la majeure partie du site) fait partie intégrante de la gestion environnementale.

De cette manière, les ombres deviennent partie intégrante d’un nouveau langage de durabilité axé sur l’équilibre et la modération. Au lieu de craindre la morosité et de supprimer toutes les ombres ou de remplir les espaces de lumière et de climatisation, les architectes recherchent pour ainsi dire l’ombre dorée : suffisamment d’ombre pour rafraîchir et protéger, suffisamment de lumière pour vivifier, toujours dans un flux dynamique. Nous assistons à une transition de l’ancienne idée des boîtes de verre hautement modernistes (qui considéraient le soleil comme un ennemi et étaient ensuite corrigées par la climatisation) vers une idée éco-moderne telle que des revêtements sensibles et une lumière tachetée, comme être sous une tonnelle ou à l’ombre d’un arbre. La prévalence des métaphores arboricoles (par exemple, le fait d’appeler le système d’ombrage « deuxième auvent » du bâtiment) n’est pas une coïncidence : la méthode de refroidissement de la nature est l’ombre, et nous l’imitons.

Pour donner un exemple plus modeste : au Royaume-Uni, des balcons brise-soleil ont été ajoutés à un immeuble datant du milieu du siècle dernier. Les résidents ont non seulement gagné un espace extérieur privé, mais ces panneaux horizontaux ont également réduit la surchauffe des appartements, qui deviennent de véritables fours lors des vagues de chaleur, rares au Royaume-Uni (Elmhurst Energy, 2020). Le nouveau motif brise-soleil a modifié l’esthétique du bâtiment (en lui apportant profondeur et rythme) tout en améliorant son profil énergétique. Cela laisse présager un avenir où des systèmes d’ombrage seront ajoutés même dans les régions tempérées, alors que le climat se réchauffe. Ces travaux de rénovation montrent que le langage des ombres peut être appris non seulement par les nouveaux bâtiments, mais aussi par les anciens.

La conception à base d’ombres donne naissance à un langage de conception durable axé sur la performance passive et l’harmonie entre l’homme et la nature. Ce langage est composé de termes tels que brise-soleil, volet, pergola, rideau, saillie et auvent pour les noms, et ombrager, tacheté, filtrer pour les verbes. Les architectes qui utilisent couramment ce langage créent des bâtiments qui respirent avec le soleil : lumineux quand il le faut, ombragés quand il le faut, et toujours moins dépendants des systèmes mécaniques brutaux. C’est écologique par nature : cela utilise le soleil non pas comme un facteur externe à surmonter par la technologie, mais comme un matériau de conception. En embrassant les ombres, nous pouvons également raviver notre appréciation du contraste et de la modération, qui ont des répercussions esthétiques et spirituelles. En concevant des bâtiments à énergie nette zéro, nous concevons peut-être aussi des zones d’ombre poétiques qui reconnectent leurs occupants à la poésie diurne et saisonnière de la planète.

L’ombre, élément caché, devient ainsi le héros du design durable. En la réintégrant dans notre architecture, nous ouvrons une nouvelle page où coexistent faible consommation d’énergie et grande beauté. La lumière peut être un élément qui apporte la présence, mais comme le dit Kahn, l’ombre est « l’élément qui donne à la lumière son existence ». Dans la durabilité, l’ombre donne un avenir à la lumière : elle garantit que l’utilisation de la lumière (pour la chaleur ou la luminosité) aujourd’hui ne nous privera pas de notre confort demain. Concevoir l’ombre, c’est concevoir en tenant compte du temps, de la nature et des limites – ce qui est l’essence même de la durabilité.

Conclusion : Dans le récit brillant de l’architecture, les ombres ont souvent été présentées comme un élément silencieux et passif – les parties non conçues que nous avons imaginées, les négatifs de la photographie. Cependant, au cours de notre voyage de découverte, une prise de conscience forte s’est imposée : ce que nous n’avons pas conçu parle aussi. Les ombres parlent avec un langage de conception chargé de nuances esthétiques, de codes sociaux, de profondeur psychologique, d’implications éthiques et d’intelligence écologique. Loin d’être une obscurité immobile, elles sont des éléments actifs qui façonnent notre perception et notre expérience de l’architecture.

Des lieux sacrés silencieux où les ombres suscitent l’admiration aux rues des villes où l’éclairage (ou l’absence d’éclairage) détermine la sécurité et la sûreté, en passant par les rythmes quotidiens où le soleil et l’ombre s’impriment dans notre mémoire, les ombres sont toujours présentes pour nous raconter des histoires. Si les architectes et les urbanistes savent écouter, ils peuvent apprendre à écrire dans l’ombre avec autant d’habileté que dans la pierre et la lumière. Cela signifie aller au-delà des conceptions « à note unique » qui privilégient une luminosité constante et composer plutôt des espaces comme des paysages faits de nuances de lumière et d’obscurité. Comme l’a fait Louis Kahn, cela signifie prendre conscience que la proximité du matériau avec la lumière se traduit par la formation d’ombres : un mur n’est pas seulement un mur, c’est un objet qui produit l’obscurité qui entoure la lumière.

Sur le plan éthique, accepter les ombres nous incite à concevoir des projets plus réfléchis pour les communautés. Nous avons vu que les ombres peuvent démocratiser ou privatiser le soleil. Concevoir avec empathie signifie ne pas plonger les parcs ou les maisons dans une obscurité infinie sans aucune précaution ni justification lors de la construction d’une nouvelle tour. De plus, alors que les problèmes climatiques s’aggravent, cela nous permet de préserver la lumière du soleil bienfaisante dans les endroits importants, tout en fournissant une ombre rafraîchissante là où elle est nécessaire. En substance, considérer l’accès à la lumière et à l’ombre comme un droit, comme quelque chose que la conception doit répartir équitablement, renforce le dialogue sur l’impact de l’architecture sur le bien-être. Cela fait partie de la dimension morale de l’architecture : chaque ombre créée par une décision de conception tombe sur un lieu, sur quelqu’un.

En matière de durabilité, une mentalité favorable à l’ombre peut faire passer notre paradigme de la lutte (bloquer le soleil = mauvais, éliminons toutes les ombres) à celui de la synergie (ombrage intelligent = confort et efficacité). Nous réapprenons ce que les architectes traditionnels savaient déjà : pendant la sieste, l’ombre d’un arbre ou d’un mur épais n’est pas un défaut, mais un cadeau. Nous transformons les ombres « superflues » créées involontairement par les boîtes de verre modernistes en brise-soleil ou en façades cinétiques à la fois esthétiques et rafraîchissantes.

La croix lumineuse d’Ando, les plaintes de Jacobs concernant les rues sombres, les réflexions de Pallasmaa sur la signification de la lumière, les guerres des gratte-ciel pour la lumière du soleil à Central Park, la renaissance des mashrabiya à Al Bahar Towers… Notre visite, composée d’études de cas, aboutit à une vérité simple mais profonde : les ombres sont importantes. Les ombres sont importantes non seulement sur le plan visuel, mais aussi sur le plan émotionnel, éthique et environnemental. Concevoir une architecture, c’est concevoir des espaces vides tout en concevant des objets solides, c’est concevoir des nuits tout en concevant des jours.

En considérant l’ombre comme « le langage secret de l’architecture », nous enrichissons notre métier. Nous acquérons un ensemble d’outils plus complet qui stimule tous les sens et met en valeur le contexte. La conception d’une fenêtre ne dépend plus uniquement de la quantité de lumière qu’elle laisse passer, mais aussi de la qualité de l’ombre qu’elle projette au sol. Le plan d’un quartier n’est plus évalué uniquement en fonction du coefficient d’occupation des sols et de la densité, mais aussi en fonction de l’ensoleillement et des ombres qui se projettent sur les espaces publics tout au long de la journée et de l’année. Lors des examens de conception, nous commençons à poser les questions suivantes : Quel jardin sera à l’ombre ? Où les enfants trouveront-ils de l’ombre pour jouer à midi ? L’ombre de cette aile de l’hôpital affectera-t-elle les chambres des patients en hiver ? Ces questions indiquent une approche plus responsable et centrée sur l’humain.

Les ombres nous enseignent l’équilibre. À une époque dominée par les excès – luminosité ou obscurité, surexposition ou manque de lumière –, l’art de l’ombre permet de créer des espaces plus vivables et plus riches. La réconciliation entre l’Orient et l’Occident opérée par Tanizaki nous rappelle que les environnements les plus beaux sont peut-être ceux qui stimulent notre imagination grâce à un clair-obscur équilibré, c’est-à-dire une « luminosité réfléchie » (Tanizaki, 1977). Ce type d’environnements invite à s’arrêter et à réfléchir, qualités indispensables dans la vie moderne effrénée.

En tant qu’architectes, lorsque nous décidons consciemment de ne pas concevoir d’ombres, nous en créons tout de même, mais dans ce cas, elles peuvent être aléatoires, imprévues et potentiellement nuisibles. C’est pourquoi il est nécessaire d’intégrer activement les ombres dans le discours architectural. Ce manifeste se termine par un appel à l’action : Embrassez les ombres. Étudiez-les, façonnez-les, dialoguez avec elles. Que nos bâtiments ne soient pas des monologues lumineux éblouissants, mais des dialogues harmonieux entre la lumière et l’ombre.

Ainsi, nous créons des espaces visuellement plus riches (les ombres apportent profondeur et contraste), psychologiquement plus harmonieux (ils offrent une pénombre à la fois stimulante et reposante), socialement plus inclusifs (ni trop effrayants ni trop stériles la nuit), éthiquement plus équitables (partageant la lumière du soleil comme une ressource commune) et écologiquement plus intelligents (fonctionnant en harmonie avec les rythmes du soleil pour économiser l’énergie).

Le langage des ombres a toujours existé – un courant sous-jacent dans l’histoire de l’architecture. Il murmure dans les colonnes du Parthénon et les treillis mashrabiya du Moyen-Orient ; il bourdonne dans les lampadaires de Paris et les néons de Tokyo ; il chante dans les motifs de la chambre d’un enfant, tandis que la lumière du matin filtre à travers les feuilles. En tant que designers et parties prenantes, il est temps que nous écoutions véritablement ce langage et que nous utilisions sa grammaire pour concevoir le monde que nous construisons.

En fin de compte, comme le dit le proverbe, « ce qui fait la musique, c’est le silence entre les notes ». En architecture, ce sont les ombres entre les lumières qui font l’espace. Lorsque nous concevons bien, ce qui n’est pas dans nos créations parle de manière plus significative que jamais.


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